L’islam et les animaux

Les sources scripturaires musulmanes – Coran et traditions prophétiques – sont assez prolixes sur l’évocation des animaux, de leur relation spécifique au divin et du rapport que les humains doivent entretenir avec eux. Dans la culture partagée des contemporains du prophète Muhammad, l’accès à une alimentation carnée s’inscrivait dans une économie de subsistance où la chasse concurrençait l’élevage (Coran 5, 4). Les animaux étaient également utilisés pour les rites sacrificiels (naissance, pèlerinage, etc.) dont l’origine et la signification étaient à la fois bibliques et relatives aux systèmes religieux propres aux tribus Arabes (pour le sacrifice lors du pèlerinage : Coran 2, 196-197 ; 22, 26-29 et 36-37). Dans le contexte d’émergence et de développement des empires omeyyade (661-750) et abbasside (750-1258), la langue arabe connaît un essor géographique considérable. Aussi, les rédacteurs des premiers lexiques thématiques accordent une large place au vocabulaire descriptif des animaux encore usité au sein des tribus bédouines de l’Arabie. C’est en grande partie sur la base de ces lexiques que les dictionnaires de la langue arabe, à l’instar du Lisân al-‘arab (La langue des Arabes) d’Abû l-Fadhl Ibn Manzhûr (1233-1311), verront le jour. On y trouve une description très détaillée de la faune et de la flore spécifique à l’Arabie, signe du souci de préserver le langage supposé des contemporains de la révélation coranique. D’une manière générale, on peut diviser la façon dont les textes de l’islam abordent les animaux selon deux grandes approches. Pour les juristes, ils constituent des « êtres sensibles », faisant toutefois partie de la catégorie des biens, et ils sont objets de droits et de devoirs pour leurs détenteurs. Leurs préoccupations sont centrées sur sept questions majeures, à savoir :

  • la détermination des animaux intrinsèquement impurs – en partie ou en totalité – et qui peuvent potentiellement « souiller » l’humain entrant en contact direct avec eux, c’est par exemple le cas du chien pour certaines écoles juridiques;
  • la détermination des circonstances de la mort (étouffement, noyade, hématome, etc.) qui rendent les animaux impropres à la consommation ;
  • les caractéristiques de la licéité de l’abattage des animaux, qui incluent la chasse ;
  • les caractéristiques des animaux domesticables, y compris pour la chasse, et dont la détention est licite ;
  • les caractéristiques des rites sacrificiels spécifiques : Aïd al-Adhâ, appelé également Aïd el-Kébir (fête du sacrifice), ‘aqîqa (sacrifice à l’occasion de la naissance d’un enfant) ;
  • les conditions de la licéité de la consommation des produits carnés issus d’animaux abattus par des non-musulmans ;
  • l’état de nécessité qui permet de déroger aux règles d’interdiction de consommer certains animaux.

La réflexion juridique se situe au carrefour de la préoccupation d’abattre l’animal de la façon la plus rapide et la moins douloureuse et de la volonté de respecter un cadre éthique, ou rituel pour les rites sacrificiels, renvoyant à une dimension symbolique et spirituelle. De ce point de vue, la mise à mort de l’animal n’est pas considérée comme un simple geste technique dénué d’aspects sociaux et spirituels. On peut en déduire que l’animal ne se réduit pas à un simple objet de consommation, même si le droit musulman aborde ces questions sous un angle parfois assez technique. Dans une seconde approche, les théologiens musulmans se sont interrogés sur le statut ontologique des animaux en tant qu’êtres dotés d’une « personnalité » propre et d’une forme de dévotion spécifique, décrite dans le Coran tantôt de manière allusive et générale, tantôt en évoquant la dévotion de certains animaux, leurs sentiments ou leur langage spécifique. L’auteur le plus connu, dans ce domaine, est certainement le mu’tazilite al-Jâhiz (m. 867), auteur du célèbre Kitâb al-hayawân (Le livre des animaux), véritable encyclopédie des sciences naturelles et de la géographie de son époque. Dans un autre style le théologien, poète et soufi persan Farîd al-Dîn ‘Attâr (1146-1221) nous a légué son Langage des oiseaux dans lequel la huppe dirige un cortège de trente oiseaux en quête du divin, symbolisé par le Simorgh, chaque oiseau reflétant un des états de l’âme humaine. Dans ce domaine, les grands maîtres soufis sont allés le plus loin dans une forme d’intimité avec le monde animal. Nombreux sont effet ceux considérant, comme Ibn ‘Arabî (1165-1240) ou Jalâl al-Dîn al-Rûmî (1207-1273) que, finalement, les êtres humains étaient diminués dans leur relation au divin à cause de leur intellect, là où les animaux étaient dans une relation plus pure et immédiate à Dieu. Ces maîtres spirituels évoquent dans leurs textes l’existence de saints, parmi les animaux, ainsi que des maîtres spirituels. Les théologiens ont également cherché à déterminer si les animaux seront concernés par la résurrection, le Jugement dernier et la rétribution ou le châtiment divins, au même titre que les humains. Certains ont interprété les textes scripturaires en ce sens, c’est le cas notamment de l’illustre Abû ‘Abd Allâh al-Qurtubî (1214-1273) dans son ouvrage al-Tadhkira fî ahwâl al-mawtâ wa umûr al-âkhira (Le rappel concernant la situation des morts et les choses relatives à l’Au-delà). Des conséquences normatives et éthiques concrètes découlent de ces questions théologiques puisque certains juristes, à l’instar du théologien ash‘arite al-Juwaynî (1028-1085), incluent les animaux dans la catégorie des personnes irresponsables – ghayr mukallafîn – mais qui sont dotés d’une conscience leur permettant d’éprouver de la souffrance, au même titre que les enfants en bas-âge. Le principe de base qu’on en tire est que la mise à mort d’un animal demeure un acte intrinsèquement injuste nécessitant de limiter la souffrance au maximum. L’approche classique musulmane n’est donc pas anodine pour penser les débats contemporains sur l’abattage halal et sur le végétarisme en islam.

Pour aller plus loin

Mohammed-Hocine Benkheira, Islam et interdits alimentaires : juguler l’animalité, P.U.F., 2000

Mohammed-Hocine Benkheira, Catherine Mayeur Jaouen, Jacqueline Sublet, L’animal en islam, Les Indes savantes, 2005

Florence Bergeaud-Blackler, Le marché Halal ou l’invention d’une tradition, Editions du Seuil, 2017

Anne-Marie Brisebarre, La fête du mouton : un sacrifice musulman dans l’espace urbain, CNRS Editions, 1998

Omero Marongiu-Perria (éd.), L’islam et les animaux, Atlande, 2021