La croisade du point de vue arabe

Ibn al-Athîr, al-Kâmil fî-l-târîkh, trad. F. Gabrieli, Chroniques arabes des Croisades, Paris, Sindbad, 1977, p. 26-27.

Les choses commencèrent ainsi. Leur roi Baudouin, parent du Franc Roger qui avait conquis la Sicile, réunit un grand nombre de Francs et fit dire à Roger : ‘J’ai rassemblé une forte armée, et je vais venir chez toi pour aller, en partant de tes bases, conquérir la côte d’Afrique et devenir ainsi ton voisin’. Roger rassembla ses compagnons et les consulta sur cette proposition. ‘Par l’Evangile, dirent-ils, voilà une bonne chose, et pour eux et pour nous ; ainsi ces pays deviendront chrétiens’. Là-dessus Roger leva la jambe, fit un gros pet, et leur dit : ‘Par ma foi, ceci vaut mieux que votre discours’. ‘Et pourquoi ?’. ‘Parce que s’ils viennent ici, ils auront besoin d’un grand arroi et de navires pour les transporter en Afrique, et même de troupes de renfort. De plus, s’ils viennent à conquérir le pays, il sera pour eux, mais ils prendront leur ravitaillement en Sicile et moi j’y perdrai l’argent que me rapporte chaque année la récolte. Si au contraire ils échouent, ils reviendront dans ce pays-ci et me feront bien des embarras’ (…) Il appela donc l’envoyé de Baudouin et lui dit : ‘Si vous avez décidé de faire la guerre aux musulmans, le mieux serait de conquérir Jérusalem. Vous la libéreriez de leurs mains et vous en auriez la gloire. Mais pour l’Afrique, je suis lié à ces gens par des serments et des traités’. Et ainsi les Francs se préparèrent à marcher contre la Syrie.

Selon une autre opinion, lorsque les Fatimides d’Egypte virent que l’empire des Seldjoukides s’était implanté en Syrie et s’en était rendu maître jusqu’à Gaza, si bien qu’aucune province ne s’interposait plus entre eux et l’Egypte (…), pris de peur, ils demandèrent aux Francs de marcher sur la Syrie et d’établir ainsi un tampon entre eux et les musulmans,