Le patriarche jacobite Denys de Tell Mahrê et les potentats de Syrie du Nord au début du IXe siècle

Source: Michel le Syrien, Chronique universelle (Passages de la chronique perdue de Denys), éd. J.-B. Chabot, p. 490-1, 500 et 507, trad. J.-B. Chabot, partiellement révisée par S. Pierre.

810 : Des bandits locaux détruisent le monastère de Denys avec la complicité des moines ennemis de Denys

Rabî’a le Nasrite, de « Pont de l’Euphrate », leva l’étendard (de la révolte) et des compagnons se joignirent à lui. Il vint au monastère de Qen-Neshrîn. Comme il ne se trouva personne pour lui donner quelque chose pour sa rançon, il permit à ses compagnons de le piller et de l’incendier. […] Ensuite, les Gûbbiens de son voisinage se rassemblèrent, enlevèrent les bois et les portes et achevèrent de détruire complètement le monastère. Ce couvent fut le premier brûlé dans l’empire des Arabes.

816 : Le préfet de la Syrie du nord se fait lui-même bandit contre le gouvernement abbasside de Raqqa, Denys le défend

Alors Uthmân se rendit près de Tâhir pour le presser de faire la guerre aux rebelles ou de lui donner une armée avec laquelle il irait à leur rencontre. Mais Ṭahîr […] faisait connaître ses intentions [aux rebelles] Nasr et à Abbâs […] Uthmân écrivit (au calife) al-Mâʾmûn […] disant qu’il était devenu le complice des rebelles […]. Quand Uthmân sut que ses lettres avaient été saisies (par Tâhir), […] il rassembla lui-même des rebelles et se mit à voler et à piller. Comme Uthmân avait de l’affection pour moi et m’honorait, je le blâmai amicalement et je lui dis : « Comment toi, qui es âgé et intelligent, te mets-tu à piller et à dévaster ? ». Il me fit alors connaître toutes ces affaires !

820-821 : le préfet de la Syrie du nord ordonne la reconstruction du monastère de Denys

Or, Uthmân b. Thumâma qui avait assujetti la Syrie intérieure, Homs et la Phénicie, monta sur l’Euphrate, au couvent de Qen-Neshrîn. Il vit l’incendie du temple merveilleux qu’il admira, bien qu’il fût en ruines. Nous allâmes le saluer et nous lui fîmes une demande pour le rebâtir. Il nous accueillit avec joie et nous donna un diplôme sigillaire (sigillion) pour sa reconstruction et des lettres pour les (sous-) gouverneurs (shallîtê), afin qu’ils nous aidassent en tout ce que nous ferions dans nos églises et nos monastères.

Idem : Il obtient un que le gouvernement abbasside de Raqqa discrimine l’anti-patriarcat des adversaires de Denys

Aussi, nous lui fîmes savoir que le monastère d’Eusébona, dans la région d’Antioche, était la résidence du patriarche [… mais] que (ses moines) suivaient Abîram. Il écrivit à l’émir de l’Occident [du califat] d’en chasser les partisans d’Abîram et de nous le livrer. Et ainsi il fut remis entre nos mains […]. Abd Allâh b. Tâhir le punit plusieurs fois et le blâma de sa rébellion.

Commentaire

Denys de Tell Maḥrê (r. 818-845) est le patriarche de l’Église syriaque occidentale (jacobite) ; il siège à Raqqa, à côté de la capitale occidentale du califat, fondée par Hârûn al-Rashîd (r. 786-809) à l’époque de son prédécesseur. Il est l’auteur d’une chronique universelle perdue, mais dont certains éléments ont été copiés par deux historiens des XIIe-XIIIe siècles. La quatrième guerre civile entre les deux fils de Hârûn (al-Amîn, r. 809-813 et al-Ma’mūn, r. 813-833) bouleverse ses premières années de mandat. En effet, le gouverneur théorique de cet « Occiden » (Syrie-Egypte-Maghreb), Tâhir, ne contrôle guère que Raqqa (r. 814-819). Des potentats locaux, issus de factions tribales arabes rebelles et de familles de notables plus ou moins officialisées se partagent la Haute-Mésopotamie et la Syrie du nord en une dizaine de petites principautés rivales. Uthmân b. Thumâma est l’un d’eux : il est l’héritier d’une puissante famille (les Banû al-Qa’qâ’) apparentée par mariage aux califes omeyyades et son père était un général de premier plan avant la guerre civile. Or, profitant de cette anarchie survenue après 809, un certain nombre d’évêques de Syrie du Nord, organisés autour du puissant monastère de Gûbbâ Barrâyâ dans la steppe de Manbij, ont créé leur propre patriarcat dirigé par Abîram. Denys ne peut guère compter sur l’appui de Tâhir, qui a pourtant favorisé son élection, pour les combattre, car le gouverneur de Raqqa ne contrôle pas la Syrie du nord. Or, il a des contacts cordiaux avec Uthmân ibn Thumâma, sans doute tissés lorsqu’il était un moine de l’abbaye de Qen-neshrîn, le « nid d’aigle », sur l’Euphrate. C’est la raison pour laquelle il tente de justifier le fait que le notable local se soit fait rebelle à son tour. Denys est lui-même une victime de la guerre civile, ayant notamment dû fuir ce monastère lorsqu’un groupe de rebelles, venus de Jisr Manbij, non-loin de là, l’a pillé et détruit en 810. Il dénonce le fait que les partisans de l’anti-patriarcat s’en sont fait les complices, consciemment ou non. Finalement, lorsqu’Uthmân parvient à étendre sa domination à une bonne partie de la Syrie du Nord vers 819-821, il octroie à son ami le patriarche un diplôme scellé, nommé en arabe et en syriaque d’un terme latin : le sigillium, qui l’autorise à reconstruire son monastère. Finalement, Denys se félicite qu’Abd Allâh, le fils et héritier de Tâhir (r. 819-829) au gouvernement de l’Occident, a rétabli de bonnes relations avec Uthmân (un peu contraintes par le rapport de force). Grâce à cet équilibre astucieux entre tous ses appuis politiques, il peut profiter de la restauration abbasside pour mettre en difficultés l’anti-patriarcat qui avait prospéré dans les zones rebelles au nord d’Alep, sous la protection des seigneurs de la guerre.