Du fondamentalisme au djihadisme : l’islamisation de l’Afrique subsaharienne entre réalité et fantasme

AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) au nord du Mali, les Chebab dans le sud de la Somalie, la secte Boko Haram au Nigeria… ces groupes armés ne manquent pas de raviver la crainte, récurrente depuis l’époque coloniale, d’une islamisation de l’Afrique subsaharienne. Mais que veut dire « islamisation » dans des régions où, de fait, les musulmans sont déjà majoritaires ? 

Sur le plan sémantique, le terme d’islamisation renvoie à trois notions qui ne se recoupent pas forcément. A savoir : 

  1. une augmentation relative du nombre d’Africains musulmans ;
  2. la montée en puissance de pratiques religieuses intégristes ;
  3. la radicalisation des modes de protestation des musulmans du continent.

De ce point de vue, il convient de remettre en perspective les phénomènes de conversion, de fondamentalisme et de recours à la violence.

Historiquement, d’abord, on serait bien en peine de savoir qui, de l’islam ou de la chrétienté, a davantage marqué de points dans ces formidables réserves de conversion que constituaient les sociétés dites animistes. Pas toujours fiables et actualisés, les recensements ne livrent que peu d’informations sur les allégeances confessionnelles des Africains. Les données démographiques disponibles ne permettent pas de savoir si, toutes proportions gardées, le pourcentage de musulmans a augmenté en Afrique subsaharienne. Le Nigeria, pays le plus peuplé du continent, reste ainsi un grand mystère. Réalisés en 1953 et 1963 au sortir de la période coloniale, les deux derniers recensements à renseigner les croyances religieuses de ses habitants montrent par exemple une légère diminution de la proportion de musulmans.

Carte issue de "Les Métamorphoses de l’islam en Afrique", de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, 2021, Paris, Vendémiaire

En l’absence de données valides, qu’en est-il alors des pratiques religieuses et politiques des musulmans d’aujourd’hui ? Les partisans de la thèse d’une (ré)islamisation de l’Afrique subsaharienne mentionnent souvent la multiplication du nombre de mosquées ou d’ONG musulmanes, sans oublier le port du voile et les changements d’habitudes vestimentaires, si tant est qu’on puisse les quantifier. Mais ces indicateurs ne disent rien de la conversion d’une religion à l’autre. Quant à la prolifération de mosquées, elle accompagne surtout le croît démographique et l’urbanisation de la population musulmane. En fait d’expansion, elle témoigne aussi d’une fragmentation de l’islam, quand des imams dissidents s’en vont fonder leur propre communauté, à l’instar des pasteurs des Eglises évangéliques. Enfin, l’émergence d’ONG islamiques est rassurante : à défaut d’une véritable démocratisation, elle montre que les musulmans d’Afrique se sont modernisés et insérés dans des processus de transition qui donnent un rôle de contre-pouvoir plus visible à la société dite « civile ».

A terme, l’islamisation de l’Afrique subsaharienne devrait en réalité passer par les femmes et la démographie. En effet, l’indice synthétique de fécondité des musulmanes des pays ruraux du Sahel est bien plus élevé que dans les villes christianisées de la côte Atlantique, de Lagos au Cap en passant par Douala ou Luanda. Autrement dit, la poussée démographique et migratoire de ces régions, qui comptent parmi les plus pauvres du continent, pourrait, par la force des choses, aboutir à une forme d’islamisation « douce » et sans conversion. Un pareil processus n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’historiquement, l’islamisation de l’Afrique s’est surtout faite par le commerce, plutôt que par la guerre, la conquête territoriale et la razzia esclavagiste.

Carte issue de "Les Métamorphoses de l’islam en Afrique", de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, 2021, Paris, Vendémiaire

La focalisation des médias sur les groupes les plus extrémistes — les Chebab, Boko Haram ou la nébuleuse d’AQMI — donne le sentiment d’une montée en puissance d’un fondamentalisme systématiquement assimilé à la violence terroriste. C’est oublier que l’Afrique subsaharienne est coutumière des insurrections politiques conduites sous la bannière de l’islam. De par leur ampleur, les mouvements rebelles d’aujourd’hui n’égalent en rien l’invasion de l’Ogaden éthiopien par les Somali d’Ahmed le Gaucher au XVIe siècle, ou bien la révolte mahdiste du Soudan et la guerre sainte des Peuls d’Ousman dan Fodio, qui a abouti à la création du califat de Sokoto dans le nord de l’actuel Nigeria au XIXe siècle. A présent, le temps des grandes conquêtes territoriales de l’islam est bel et bien révolu.

Sans doute les groupes djihadistes de l’Afrique contemporaine sont-ils capables de donner une résonance internationale à leur combat dans un monde globalisé à l’affût d’une guerre de religions. Mais leur base sociale est des plus ténues. Pour l’essentiel, leurs effectifs se composent de combattants ou de trafiquants plutôt que d’ingénieurs, de docteurs ou d’ouvriers. Boko Haram est considéré comme une secte d’illuminés par l’immense majorité des musulmans du Nigeria. Au Mali, la nébuleuse d’AQMI et de ses successeurs s’est fragmentée en une multitude de groupes qui n’ont à peu près aucune chance de s’emparer de la capitale. En tant qu’héritiers de l’Union des tribunaux islamiques, brièvement au pouvoir à Mogadiscio en 2006, seuls les Chebab du sud de la Somalie ont pu un moment bénéficier d’une réelle base sociale pour faire régner l’ordre après des décennies de guerre civile, puis pour repousser l’envahisseur étranger et chrétien, en l’occurrence éthiopien et kenyan.

Dans tous les cas, il convient de ne pas se focaliser exclusivement sur l’Afrique sahélienne, déjà islamisée. Plus au sud, il existe des minorités musulmanes qui sont parfois stigmatisées et qui, à ce titre, pourraient aussi avoir des raisons de prendre les armes. Or c’est rarement le cas. Les exceptions relevées au Kenya, en Ethiopie ou en Erythrée confirment la règle car il s’agit de groupes irrédentistes ou indépendantistes qui évoluent à la lisière de l’Afrique musulmane. Quant aux islamistes armés d’Ouganda, du Mozambique ou d’Afrique du Sud, ils poursuivent surtout des objectifs locaux. Au Cap, par exemple, les membres de Pagad (People Against Gangsterism and Drugs) ont constitué en 1996 une milice d’autodéfense en s’alliant aux fondamentalistes du groupe Qibla pour lutter contre les trafiquants de drogue dans les townships des populations métisses de la ville…

 

Pour aller plus loin :

Otayek, René & Soares, Benjamin (éd.), 2009, Islam, État et société en Afrique, Paris, Karthala, 521p.

Pellerin Mathieu, 2019, Les violences armées au Sahara : Du djihadisme aux insurrections, Paris, Notes de l’Ifri, 48p.

Pérouse de Montclos Marc-Antoine, 2018, L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? Paris, La Découverte, 239p.

Pérouse de Montclos Marc-Antoine, 2020, Une guerre perdue : la France au Sahel, Paris, JC Lattès, 313p.

Pérouse de Montclos, Marc-Antoine, 2021, Les Métamorphoses de l’islam en Afrique, Paris, Vendémiaire.

Thurston Alex, 2017, Boko Haram : The History of an Africanist Jihadist Movement, Princeton, Princeton University Press, 333p.