L’image guerrière du Prophète dans sa biographie

Hassân ibn al-Thâbit prononce des vers épiques à la bataille de Badr dans la Sîra d’Ibn Hishâm (trad. Adrien de Jarmy)

« Le jour où leur multitude [les Quraysh] atteignait le mont Hira / dont les pieds apparaissent au lever du soleil. Nous les avons rencontrés avec notre armée / Tels des lions de la forêt vigoureux et rompus [au combat] / Défendant Muhammad au coeur de la bataille / Et l’épaulant contre l’ennemi. / Dans leurs mains des épées tranchantes / et des hampes de flèches attachées à l’aide de noeuds épais. / Les fils de Aws les chefs, appuyés par / les fils de al-Najjâr fermes dans la religion. / Nous avons laissé Abû Jahl étendu et prosterné / et Utba nous l’avons laissé sur le sol / Et Shayba aussi et les autres / De noble descendance. / Le Messager de Dieu les a appelés / Lorsque nous les avons jeté dans la fosse. / « Avez-vous constaté que j’ai dit la vérité ? / Et que le commandement de Dieu saisit les coeurs « ? Ils ne dirent mot. Mais s’ils avaient parlé, ils auraient dit / « Tu avais raison et ta sentence est bonne ».

Commentaire

Une fois la victoire obtenue contre les Quraysh à Badr, les musulmans jettent les morts ennemis dans une fosse commune. Le poète attitré de Muhammad Hassan ibn Thâbit prononce alors des vers qui résonnent comme une sentence contre ceux qui se sont dressés contre le Prophète. La Sîra est parsemée de vers dont on ne trouve aucune trace dans les textes plus anciens. Ce type de poésie participe activement à la tonalité épique de la narration et à l’héroïsation du personnage de Muhammad. Le Prophète est aussi connu pour avoir invoqué le secours des anges durant la bataille de Badr (voir l’illustration de la bataille de Badr dans le Siyar al-nabi ottoman, vers 1595). L’événement continue d’être perçu jusqu’à aujourd’hui comme un des grands moments de l’histoire des débuts de l’Islam.

Muhammad prédit l’expansion de l’Islam lors de la préparation de la bataille d’al-Khandaq (la Fosse) dans la Sîra d’Ibn Hishâm (trad. Adrien de Jarmy)

« Ibn Ishâq a dit : on a raconté que Salmân le Persan a dit : je creusais dans un coin de la fosse, quand m’est apparu un rocher ; et le Messager de Dieu était près de moi, et quand il me vit frapper avec force à cet endroit, alors il descendit vers moi et me prit la pioche de la main, puis il frappa un coup et un éclair brilla sous la pioche, puis il frappa un autre coup, et un autre éclair brilla sous celle-ci. Et il frappa un troisième coup, et un autre éclair brilla sous celle-ci. [Salmân] dit : Qu’est-ce que j’ai vu briller sous la pioche alors que tu frappais ? [Muhammad répondit] Tu as donc vu cela Salmân ? J’ai répondu oui. [Muhammad] dit : Lors du premier [coup de pioche], Dieu m’a ouvert la conquête du Yémen ; lors du deuxième, Dieu m’a ouvert la conquête du nord (Shâm) et de l’Occident (Maghreb) ; lors du troisième, Dieu m’a ouvert la conquête de l’Orient (Mashreq) ».

Commentaire

Dans cet extrait de la Sîra d’Ibn Hishâm largement repris par les traditionnistes musulmans postérieurs, Muhammad participe au creusement d’une fosse qui doit protéger Médine de l’attaque imminente des Quraysh. Alors que son compagnon Salmân le Persan tombe sur un rocher trop résistant pour être brisé, le Prophète le brise sans difficulté en trois coups de pioche. À chaque coup, Muhammad reçoit une prédiction qui anticipe l’expansion de l’Islam au Proche-Orient et tout autour de la Méditerranée. L’anecdote attribue à Muhammad une force surnaturelle et des pouvoirs de prémonition. Surtout, elle vient légitimer les conquêtes a posteriori et la politique impériale des califes abbassides du IXe siècle. L’expansion de l’Islam et la formation de l’Empire abbasside ont été décidé par Dieu. La figure guerrière de Muhammad est mise au service d’un discours politique contre les revendications territoriales du grand rival, l’Empire byzantin, et sert à légitimer le pouvoir aux yeux des dhimmis, les populations chrétiennes et juives qui forment encore la majorité de l’espace contrôlé par le califat.