Dévotion et recours à Muhammad dans la littérature populaire d’Afrique

Dans l’attestation de sa croyance, le musulman, qu’il soit d’Afrique ou d’ailleurs, nomme d’abord Allâh, la divinité unique, puis Muhammad son prophète et envoyé. Dans la formule, les deux entités sont intimement liées par la conjonction « et » : « J’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allâh et que Muhammad est son prophète ». Qu’en est-il dans la pratique de cette double croyance ? Nous n’examinerons que quelques écrits historiques liés aux manifestations de dévotion vis-à-vis du Prophète en Afrique.

Sa proximité avec les gens, à travers les représentations qu’ils peuvent en avoir, est facilitée par sa nature humaine. « Dis : je suis assurément un être humain comme vous » (Coran, XVIII, 110). Le même verset prévient cependant qu’on ne peut associer personne d’autre à l’adoration de son Seigneur, mise en garde qui renvoie allusivement à Jésus et au christianisme.

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On peut suivre quelques jalons historiques de cette dévotion à partir du Maghreb puisque c’est de là que l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest et du Centre-Ouest est partie. Et c’est là qu’apparaissent les premières manifestations écrites de défense et d’hommage au Prophète.

Au XIe siècle, à Ceuta, un maître musulman, Qâdî ‘Iyâd, enseigne à ses étudiants un grand traité de sa composition, portant sur l’apologie du Prophète et les bienfaits qu’on peut retirer de sa vénération. Ses cours sont recopiés et assemblés en un ouvrage qui a été lu et commenté durant les siècles suivants, jusqu’à aujourd’hui. « La guérison(al-shifâ’) par la connaissance des vérités de l’élu » s’évertue à mettre en garde contre les critiques qui pourraient être émises à l’encontre du Prophète, de ses vertus et de ses qualités qu’il expose longuement tout en présentant les prières qu’il faut lui adresser pour en obtenir les bienfaits désirés. L’auteur n’hésite pas à qualifier de kâfir (incroyant) toute personne qui s’engagerait dans le dénigrement du Prophète.

À partir de sa diffusion et de son enseignement, ce livre va soutenir un courant populaire de piété envers le Prophète et générer ainsi toute une filière d’ouvrages dédiés à la glorification de Muhammad.

Le mouvement de piété prophétique, surtout constitué de rituels de récitation collective ou individuelle, a été porté par l’essor, à partir des XIIIe-XIVe siècles, des idées et pratiques soufies dans l’islam. C’est ainsi que l’ouvrage sur le Prophète le plus célèbre et le plus répandu, le Dalâ’il al-khayrât (« Le guide des bienfaits (…) par la prière sur le Prophète élu »), est sorti des mains de l’imâm al-Jazûlî (m. 1465), disciple du grand maître soufi du XIIIe siècle, Abû al-Hassan al-Shâdhilî (m. 1258). L’ouvrage est constitué d’un recueil de prières sur le Prophète, à réciter selon différentes modalités, en une, trois voire quatre fois, ou en partie chaque jour de la semaine. On y retrouve des litanies et invocations reprises de la tradition dévotionnelle initiée par Qâdî ‘Iyâd, comme la récitation des 201 noms attribués au Prophète, déjà présents chez ce dernier. « Ce livre, écrit al-Jazûlî, a pour propos la remémoration de la prière sur le Prophète ainsi que de ses vertus. J’ai rassemblé ces prières sans faire mention de leurs transmetteurs, pour faciliter leur approche par le récitant. Ces prières sont des plus importantes pour qui veut se rapprocher du seigneur des seigneurs ».

L’ouvrage, copié de génération en génération par les populations du Maghreb, où il est né, du Sahara, de l’Afrique de l’Ouest et de l’Est, et finalement de l’ensemble du monde musulman jusqu’en Malaisie, est d’un petit format, d’une centaine de feuillets, ce qui permet de le porter en bandoulière à l’intérieur d’une boîte en métal et laiton ou en tissu ou cuir brodés.

On serait en droit de faire du Dalâ’il le best-seller des ouvrages populaires musulmans manuscrits. Des congrégations d’adeptes, notamment dans les milieux soufis, se sont formées autour de sa récitation qui se fait de façon psalmodiée et n’est pas sans rappeler la récitation coranique. Signe qu’un phénomène socio-religieux de grande ampleur se manifeste à travers lui, des ouvrages similaires se sont mis à fleurir un peu partout. Parmi les plus connus, le Tanbîh al-anâm (« Avertissement à l’humanité) est tunisien, du XVIe siècle ; un autre est éthiopien, al-fath al-rahmâni (« L’éveil miséricordieux »), du XVIIIe siècle. La concurrence fut rude, comme peut en témoigner cette note préliminaire d’une prière sur le Prophète, provenant d’un manuscrit de Sokoto (Nord-Nigeria) : « Celui qui récite une fois cette prière le vendredi, recevra une grâce équivalente à la récitation de 10 000 fois le Dalâil al-khayrât » ! Durant tous ces siècles, tout bon lettré en Afrique musulmane se devait de composer, lui aussi, des prières, des poèmes, des invocations en l’honneur de Muhammad. Ce fut le cas au XVIIe siècle, au Sahara de l’Ouest, d’al-Yadalî, auteur mystique, qui composa à son tour une qasîda (poème) de 71 vers en éloge au Prophète. L’orientaliste Louis Massignon (1883-1962) en a fait un commentaire assez réservé, pointant « le resserrement de l’idée religieuse islamique en Occident autour de la personne unique du Prophète », (…) « de l’homme parfait que fut le Prophète », et il s’interroge : « Qu’y devient Allah ? » Il rappelle à cette occasion le passage de Qâdî ‘Iyâd qui « qualifie de kâfir tout musulman qui apporterait quelque restriction aux qualités, vertus et attributs du Prophète ». Reprenant cette critique, les Wahhabites saoudiens ont mis l’ouvrage en tête de leur liste de livres interdits.

Ainsi, si la récitation du Dalâil, selon des modalités et avec des objectifs divers, demeure la manifestation rituelle paradigmatique de la dévotion envers le Prophète, il s’en est développée une autre qui se situe à l’intérieur du calendrier festif musulman et célèbre le Prophète à travers l’anniversaire de sa naissance. La cérémonie qui se déroule à cette occasion est célébrée dans toute l’Afrique musulmane mais elle est particulièrement développée en Afrique de l’Est sous le nom de Maulidi an-nabi. Son rituel central comporte une longue récitation d’un texte écrit pour glorifier le Prophète et le jour de sa naissance. On ajoute à ce texte, appelé également maulidi, le nom de ses auteurs, par exemple maulidi Barzanji, pour l’un des plus connus. Organisés le plus souvent sous l’égide des confréries soufies, les récitations de maulidi sont accompagnés de danses, de musique, de rythmes et de choix de poèmes où la langue swahili de l’Afrique de l’Est est souvent mise en valeur.

On constate que les deux instruments de la pratique dévotionnelle envers Muhammad sont constitués de récitations, souvent collectives, basées sur des écrits qui leur servent de guide, de support de lecture, sur le même modèle donc que le Coran, dont la récitation, avant tout orale, s’est basée sur un écrit perfectionné progressivement.

Ainsi, dans le domaine dévotionnel, l’Afrique (Maghreb y compris) se montre intimement et profondément attachée à la figure du Prophète, et c’est cette dévotion qui a fait éclore une littérature considérable de prières qui lui sont adressées, littérature insuffisamment étudiée, notamment dans ses formes et son expansion et dans son impact social et religieux.

Pour aller plus loin :

Geert Mommersteeg, In the City of the Marabouts: Islamic Culture in West Africa, tanslated by Diane Webb, Waveland Press, 2012.

Louis Massignon, « Un poète saharien. La qasîdah d’Al-Yadali », Revue du monde musulman, 8, 1909, 200-205.

Alexandre Popovic, Gilles Veinstein, Les Voies d’Allah – les ordres mystiques dans le monde musulman des origines a aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996.