Histoire et religion des alaouites de Syrie. Épisode 5

Une communauté à la fois dominante et dominée

La communauté alaouite de Syrie a été projetée sous les feux de l’actualité à l’occasion des dramatiques événements qui secouent le pays depuis 2011 : stigmatisée par certains, en tant que communauté au pouvoir (car c’est d’elle que sont issus le président de la République, Bachar al-Assad, et nombre de dirigeants actuels), elle s’est retrouvée victimisée par d’autres, parce que ses membres appartiennent à la communauté du pouvoir, dont ils seraient non pas tant les complices que les otages. La vérité doit se situer quelque part entre les deux. L’expression trop souvent entendue ou lue dans les médias de « régime alaouite » témoigne d’un amalgame trompeur entre un groupe humain et un pouvoir qui en serait en quelque sorte l’émanation. Elle masque une réalité plus complexe, celle d’une communauté riche d’une longue histoire et qui, comme toute autre, est traversée par des clivages plus ou moins visibles et durables, par des hiérarchies mouvantes et par toutes sortes de rapports d’influence, de clientèle ou de rivalité.

Les quatre groupes constitutifs des Alaouites

La mémoire de la migration de l’émir al-Makzoun al-Sindjari (m. 1240) est encore intacte. C’est elle qui est à l’origine de la composition actuelle de la communauté alaouite en quatre groupes (Mataouira, Kalbiyé, Haddadine et Khayatine). Les trois premiers disent descendre des familles sindjarites venues s’établir dans la région avec al-Makzoun. Cela ne signifie pas pour autant que tous les clans rattachés à ces trois groupes ont un lien de parenté avec eux. Ainsi, si les Haddadine tiennent leur nom de Mohammad al-Haddad, vraisemblablement l’arrière-petit-neveu d’al-Makzoun, les Mahaliba et les Mahariza, par exemple, qui sont rattachés aux Haddadin, étaient déjà établis dans la montagne au moment de la venue d’al-Makzoun. Les Khayatine, quant à eux, sont les descendants de familles qui se seraient installées dans la région dès le début du xie siècle, avec à leur tête Issa al-Adib al-Banyasi et Ali al-Khayyat.

Cette organisation clanique est toujours vivante. Ainsi, les Assad, originaires de Qardaha, sont une famille modeste du groupe Kalbiyé, mais Mohamed Nassif, proche collaborateur des Assad décédé en 2015, appartenait au prestigieux clan Kheirbek, lui aussi Kalbiyé, garantissant aux Assad un parrainage puissant et utile. L’un des éléments moteurs de la politique clientéliste de Hafez al-Assad fut la recherche d’alliances parmi les différents clans alaouites. Son mariage avec Anissa Makhlouf, du groupe Haddadine, répondait à cette logique. Son frère, Rifaat, a marié ses trois filles à un Kheirbek, à un Makhlouf et au fils de Chafik Fayad, à l’époque commandant de la troisième division blindée et confident du président, tandis que son fils Moudar a épousé une Haydar, apparentée notamment à Ali Haydar, puissant chef des forces spéciales du temps de Hafez. Si ces alliances « endogènes » ne constituent pas une règle absolue (Bachar a épousé une sunnite de Homs), elles s’inscrivent néanmoins dans une stratégie de contrôle communautaire.

Une communauté divisée

L’indépendance de la Syrie, en 1946, ne contribua pas à sortir les alaouites de leur position marginale. Quasiment absents de la vie politique, dominée par les élites citadines sunnites et chrétiennes, ils investirent en revanche l’armée et le parti Baas. Dès 1955, 65% des sous-officiers étaient alaouites et le Comité militaire était dominé par les alaouites. Quant au Baas, son pouvoir d’attraction était grand : sa doctrine nationaliste (arabe), laïque et socialiste était à même de mobiliser les minorités.

Le 8 mars 1963, un coup d’État militaire porta au pouvoir un quarteron d’officiers baasistes parmi lesquels trois alaouites, Mohamed Omran, Salah Jadid, qui dirigea le pays de 1966 à 1970 avant d’être écarté par Hafez al-Assad, qui dirigea le pays jusqu’à sa mort en 2000. Son fils, Bachar, lui succéda alors, puis fut réélu en 2007, en 2014 et en 2021 sans véritable concurrence.

Mais les Assad n’ont pas que des amis parmi les alaouites : les familles Jadid (groupe Mataouira) et Omrane (Haddadine), en particulier, n’ont pas oublié le sort que Hafez al-Assad réserva à ses compagnons de la première heure, Salah Jadid, qu’il laissa croupir en prison jusqu’à sa mort en 1993, et Mohamed Omran, qu’il fit assassiner à Beyrouth en 1972. Aussi n’est-il pas surprenant de retrouver un Jadid, Mahmoud, comme porte-parole d’une dissidence du Baas créée en 1970 en Algérie par Ibrahim Makhous, proche de Salah Jadid qui fut son ministre des Affaires étrangères, et dont le neveu Monzer fut reconnu par la France, en 2012, comme le représentant de l’opposition syrienne à Paris. Le parti d’Ibrahim Makhous est membre de l’Assemblée nationale démocratique, qui regroupe six petites formations de gauche, dont le Parti d’action communiste, créé en 1981 et réprimé par le régime, avant de ressusciter en 2004. Jusqu’en 2012, il était dirigé par Abdelaziz al-Khayyer, lequel fut arrêté le 20 septembre 2012 à l’aéroport de Damas alors qu’il revenait d’un voyage en Chine. Ce dernier appartient à une famille de cheikhs alaouites originaire de Qardaha, comme les Assad. Huit jours plus tard, des manifestations hostiles au régime se seraient déroulées dans cette ville et auraient dégénéré en affrontements armés entre milices locales. Il ne fait guère de doute que l’arrestation d’Abdelaziz al-Khayyer a ravivé des tensions latentes et fait remonter à la surface des rancœurs plus anciennes.

Il existe donc une vraie culture politique chez les alaouites, qui sont nombreux à avoir adhéré, dans les années 1970 et 1980, à des organisations politiques de gauche interdites et à avoir payé leur engagement au prix fort. Non seulement membres de partis interdits, ils furent aussi considérés comme des traîtres à la cause communautaire, ostracisés, voire éliminés. Pourtant, la plupart de ces opposants, laïcs, refusent l’étiquette d’alaouites. Pour eux, l’État de droit, reposant sur une citoyenneté pleine et entière, suppose le dépassement des appartenances et logiques communautaires.

Une minorité dominée

L’intégration des alaouites dans le tissu social syrien est récente. Jusque dans les années 1960, la ville était pour eux terra incognita et les « petites bonnes » n’étaient pas philippines, sri-lankaises ou éthiopiennes, mais alaouites. En l’espace d’un demi-siècle, la situation a changé : la réforme agraire mise en œuvre en 1965 leur a permis d’accéder à la propriété. Ils ont aussi intégré la fonction publique. Leurs conditions de vie se sont améliorées, au prix d’une certaine forme de discrimination positive. Mais dire que les Assad père et fils ont servi les intérêts de leur communauté paraît exagéré. Ils n’ont pas tant servi les intérêts des alaouites que ceux de leur clan et de ses affidés, tandis que les fonctionnaires alaouites moyens ne sont pas mieux lotis que leurs collègues d’autres confessions : comme eux, ils touchent des salaires de misère et doivent compter sur les bakchichs ou sur un second emploi pour subvenir aux besoins des leurs.

La communauté alaouite a aussi souffert de la politique de « modernisation » menée par Hafez al-Assad, lequel était préoccupé de son intégration dans la société syrienne, au point de mener une politique frisant l’« assimilationnisme ». La fatwa prononcée en 1973 par Moussa Sadr (1928-1978), principale autorité chiite libanaise à l’époque, pour reconnaître l’islamité des alaouites allait dans ce sens. Hafez al-Assad fit aussi du cheikh Abderrahmane al-Khayyer le porte-parole de cette politique assimilationniste : celui-ci, dans une série de petits ouvrages vendus dans toutes les aires d’autoroutes de Syrie, s’efforça de gommer les différences entre alaouites et chiites duodécimains. Dans le même temps, les grandes familles de cheikhs alaouites furent marginalisées et les cheikhs éclairés des générations précédentes furent remplacés par de petits cheikhs sans envergure ni éducation dont la principale fonction était de surveiller leurs « ouailles » pour le compte des services de renseignement. Quant aux chefs de villages (muqaddam), ils sont devenus des employés de l’État ne songeant qu’à s’engraisser sur le dos de leurs administrés en érigeant la corruption comme seul moteur de fonctionnement. Si l’on ajoute à cela qu’à quelques rares exceptions près, toutes les familles alaouites comptent au moins un membre ayant fait carrière dans l’armée ou dans les services de sécurité, il est de fait que le maillage de la communauté est serré, et la surveillance maximale.

À l’allégeance aux cheikhs et aux muqaddams s’est substituée une allégeance à la famille « élue », les Assad. L’analogie entre la triade constituée du père (Hafez), du fils (Bachar) et du « martyr » (Bassel) et celle, traditionnelle, constituée d’Ali, Mahomet et Salman, mérite d’être soulignée. À Qardaha, dont est originaire la famille Assad, Hafez fit construire autour de la tombe de Bassel un imposant mausolée de marbre blanc qui n’est pas sans rappeler ces ziyaras où sont enterrés les cheikhs alaouites et qui est sans doute destiné à en tenir lieu. Il a parallèlement favorisé la construction de mosquées : Qardaha en compte cinq (outre le mausolée dédié à Bassel) pour seulement 6000 habitants. Mais les alaouites continuent de préférer la fréquentation des mausolées dédiés à leurs cheikhs, nombreux dans la montagne et qui, pour les plus importants, font l’objet de pèlerinages annuels.

Quelle Syrie demain ?

Depuis 2011, la communauté alaouite a aussi payé un lourd tribut au conflit en cours. Pour faire face aux nombreuses défections de soldats sunnites, les jeunes alaouites ont en effet été massivement mobilisés et il n’est pas un village qui n’ait à déplorer un ou plusieurs hommes tués au combat. Au sein même de la communauté alaouite, et jusque dans les premiers cercles du pouvoir, les options choisies, la répression à tout-va, l’alliance objective avec les djihadistes, le parrainage iranien, n’ont pas toujours fait l’unanimité. Et à l’heure des comptes, il n’est pas impossible que l’actuelle unité de façade ne se fissure.

Le pays est détruit, la moitié de sa population est réfugiée ou déplacée, l’économie est en ruines et la société est plus que jamais fracturée. Le conflit a provoqué des bouleversements démographiques considérables. Des villes et des quartiers sunnites ont été rasés et des millions de personnes ont été déplacés. Ailleurs, les habitants se sont presque partout regroupés selon leur appartenance communautaire, de sorte que la mixité, là où elle existait, tend à disparaître.

La victoire en trompe-l’œil du régime n’en marque pas moins l’échec de la construction nationale, laquelle n’a jamais pu dépasser les clivages confessionnels, sinon en façade et par la coercition. Ces clivages, que les événements des six dernières années ont ravivés, n’ont jamais parus aussi profonds. Après tant de violence et de massacres, alaouites et sunnites sont-ils réconciliables ? L’avenir de la Syrie passe d’abord par un changement profond des mentalités, lequel ne pourra se faire qu’au prix d’une véritable éducation citoyenne permettant de dépasser le confessionnalisme. C’est là l’affaire non pas d’une, mais de plusieurs générations.

Pour aller plus loin

Paoli, Bruno, « Et maintenant, on va où ? Les alaouites à la croisée des destins », dans Burgat, François et Paoli, Bruno (dir.), Pas de printemps pour la Syrie. Acteurs et enjeux du conflit syrien (2011-2013), Paris, La Découverte, 2013, p. 124-143.

Paoli, Bruno, « Le particularisme alaouite et l’avenir de la Syrie », Moyen-Orient, n°36 (octobre-décembre 2017), p. 80-85.