1. Révélation ou hérésie?

« Lorsqu’il approchait de l’âge de quarante ans, les secrets des lettres isolées, figurant en tête de certaines sourates du Coran (lui ont été révélées, de ces mêmes) lettres qui (constituent) le livre sacré que (Dieu) le Réel a envoyé à Adam… (Cette révélation concernait) les secrets, les réalités et les stations (de la mission de) Muhammad… (Il a entendu une voix qui demandait): « Qui est ce jeune? Qui est cette lune de la terre et des cieux? ». La réponse était: « C’est le Maître du temps, le roi de tous les prophètes. Autres gens acquièrent leur connaissance au sujet des degrés élevés de Muhammad par l’imitation et à travers l’explication des tiers, tandis qu’à lui cette connaissance est venue par les moyens de la découverte spirituelle et de l’observation directe ».

Ainsi Nasr Allâh Nafajî, l’un des disciples de Fadlallâh, décrit l’expérience singulière que son maître a dû vivre aux alentours de l’an 1374 à Tabriz. Généralement plus discrets, les écrits de Fadlallâh lui-même ne contiennent que des allusions à une révélation qui l’aurait élevé à un rang quasi-prophétique. A condition d’être reconnue par la communauté musulmane, une telle révélation aurait conféré à son détenteur une autorité immense. Les éléments biographiques qui nous sont parvenus semblent confirmer que Fadlallâh croyait en effet d’être chargé d’une mission particulière, et avait tenté à faire accepter sa doctrine par les chefs des différents clans qui rivalisaient pour le pouvoir en Iran à cette époque. Ses efforts n’ont pas porté de fruits : même s’il a réussi à gagner une certaine popularité, grâce notamment à son charisme personnel et à son pouvoir d’interprétation de rêves, sa doctrine, assez complexe et de caractère initiatique, est apparemment restée confinée à un groupe limité de disciples fidèles. Du point de vue de l’islam sunnite, représentant la norme « orthodoxe » en Iran à son époque, l’idée que la révélation prophétique puisse continuer après la mission de Muhammad, le « Sceau des prophètes » d’après une expression coranique (Coran XXIII : 40), était inacceptable. La doctrine de Fadlallâh était donc taxée d’innovation (bid‘a). Or, de l’innovation à l’infidélité (kufr), il n’y a qu’un pas, vraisemblablement franchi lorsque Fadlallâh intensifia son activité politique menaçant l’autorité des docteurs de la loi sunnites. Rejeté et poursuivi comme hérétique, Fadlallâh a finalement été exécuté par Mîrânshâh, un des fils de Tamerlan, le plus probablement en 1394.

Après la mort du fondateur, la communauté hurûfî  s’est divisée en plusieurs groupes qui ont évolué chacun dans différentes régions du monde musulman. Depuis la deuxième moitié du XVe siècle, les hurûfî  intègrent les confréries mystiques ottomanes, notamment celle des Bektachis. La doctrine développe progressivement une dimension populaire et s’exprime davantage par des moyens artistiques. A la poésie hurûfî, cultivée déjà par Fadlallâh et portée à son point culminant par son célèbre disciple Imâd al-Dîn Nasîmî (m. 1417-18), vient s’ajouter l’iconographie calligraphique Bektachi inspirée, entre autres, par les motifs hurûfî. D’une manière générale, il semble que le hurûfisme a plus particulièrement marqué la spiritualité ottomane. La mémoire des hurûfî est encore décelable dans la littérature turque contemporaine. Le Livre Noir (Kara Kitap) d’Orhan Pamuk en est un exemple.

Un siècle après la mort de Fadlallâh, un autre mouvement messianique, les Safavis, pratiquant une idéologie et des stratégies politiques similaires à celles des hurûfî, a réussi à renverser la « norme » de l’islam sunnite marquant une nouvelle ère dans l’histoire de l’Iran, où le chiisme est devenu désormais la religion officielle.

2. Une doctrine « fragmentée » et une doctrine de fragmentation. Le « Livre de l’Eternité » (Jâvdân-nâma) de Fadlallâh Astarâbâdî

Conscient du danger que ses idées « novatrices » pouvaient lui attirer et à ses disciples, Fadlallâh a pris soin d’en rendre l’accès accidentel difficile. Ce faisant, il suivait l’ancienne pratique de la taqiyya, dissimulation des positions doctrinales aux non-initiés. Pratiquée par différents groupes chiites, cette doctrine pouvait prendre des formes diverses. Dans le cas de Fadlallâh, c’est le chiffre, ou plutôt plusieurs types du chiffre, qu’il a appliqué à son ouvrage principal, la somme de sa doctrine intitulée le Livre de l’Eternité.

            Parmi ces types d’encodage, dont l’usage des sigles particuliers et d’un langage spécial constitué du mélange du persan littéral avec le dialecte local et peu connu de sa ville natale (Astarâbâd), l’obstacle le plus sérieux est posé par la structure fragmentée du texte. Cet ouvrage, assez volumineux (ca. 500 feuilles manuscrites) est totalement dépourvu d’une organisation thématique. Les passages relevant de chaque sujet donné sont dispersés à des endroits différents. Pour accéder aux contenus du texte, il faut d’abord en découvrir le plan, puis regrouper les fragments, comme les pièces d’un puzzle, pour ensuite reconstituer les chapitres.

La motivation politique d’une telle dissimulation paraît évidente, mais du point de vue de son caractère fragmentaire, elle n’est peut-être pas la seule. Le Livre de l’Eternité contient en effet de longs passages sur un autre texte « fragmenté », à savoir les Tables de la Loi brisées par Moïse. Selon la conception exposée dans ces passages, la fragmentation est nécessaire pour « briser » les mots, unités conventionnelles de tout langage humain, et pour mettre en évidence les lettres et les phonèmes qui leur correspondent. C’est cet aspect graphique et phonétique du langage qui est « en consonance » immédiate avec le langage divin créateur et avec la vérité du Verbe divin, et non pas son aspect sémantique fondée sur la convention et la réalité humaine. Rappelons que la révélation des « secrets des lettres isolées » constituait le noyau de la révélation que Fadlallâh prétendait avoir reçu.

Contrairement à la liste des charges qu’on peut trouver dans les écrits dirigés contre les hurûfî, le Livre de l’Eternité ne contient aucune indication explicite sur le fait que Fadlallâh se serait attribué un rang prophétique voire divin, ni sur son intention d’abroger les rites canoniques et la loi religieuse de l’islam. Une note anonyme figurant à la fin de l’un des manuscrits du Livre de l’Eternité suggère la division de l’ouvrage en six grands chapitres thématiques qui couvrent la plupart de ses contenus : temps, cosmologie, anthropologie, prophétologie, au-delà et monde de l’imagination créatrice, eschatologie. Le postulat fondamental du Livre de l’Eternité est que le Verbe créateur avait depuis l’éternité 28/32 aspects, nommés « paroles » (kalimât). Tous les niveaux de l’univers, depuis les sphères célestes jusqu’au moindre atome, sont donc organisés conformément à la mesure introduite par les nombres 28 et 32, ce qui fait que tout être ou objet est commensurable avec le Verbe et en exprime une partie. La forme humaine, avec son aspect masculin/féminin, Adam/Eve, est la seule forme qui correspond non pas à une partie, mais au Verbe dans son intégralité. L’homme occupe ainsi une place centrale dans le Livre de l’Eternité.

            Une particularité intéressante du Livre de l’Eternité, est l’utilisation, parallèlement aux sources scripturaires musulmanes, des matériaux bibliques, du Nouveau et de l’Ancien Testaments. Cela reflète probablement l’ambition messianique et œcuménique de l’ouvrage, s’adressant non seulement à la communauté musulmane, mais à l’humanité tout entière.

Pour aller plus loin :

Shahzad Bashir, Fazlallah Astarabadi and the Hurufis, Oxford, 2005

Orkhan Mir-Kasimov, Words of Power: urūfī Teachings between Shiʿism and Sufism in Medieval Islam, London and New York, 2015.