L’islam en Inde 

Le mot « Inde » est pris ici dans son sens historique pour désigner l’ensemble du sous-continent indien (ou péninsule indienne), qui est divisé aujourd’hui en sept États : le Pakistan, l’Union indienne (ou Inde), le Bangladesh, le Népal, le Bhoutan, le Sri Lanka et les Maldives. L’Inde a été marquée par l’islam dès les débuts de cette religion au VIIe siècle ; et cela de deux façons. Elle fut d’une part cernée pacifiquement par l’islamisation des réseaux de commerce maritime arabes et iraniens qui reliaient le Moyen-Orient à la Chine : des marchands convertis établirent sur ses côtes les premières communautés musulmanes qui existent toujours. D’autre part, des armées musulmanes conquirent l’intérieur du sous-continent en trois vagues : au VIIIe siècle, des Arabes annexèrent le Sind (dans l’ouest de l’actuel Pakistan) ; au XIe des Turcs soumirent la totalité du bassin de l’Indus (coextensif à l’actuel Pakistan) et bâtirent leur capitale à Lahore ; la fin du XIIe, un dernier saut dans le bassin du Gange fit de Delhi une nouvelle capitale, à partir de laquelle des dynasties turques et afghanes établirent leur domination sur l’ensemble du sous-continent. Cette domination, qui dura six siècles, se divise en deux périodes marquée chacune par une unification de la péninsule suivie d’un éclatement en principautés rivales :  l’ère des sultanats (XIIIe-XVe), puis l’empire moghol (XVIe-XVIIIe).

Puis les Britanniques soumirent progressivement l’Inde de 1757 à 1849. Ils s’accommodèrent d’abord des institutions islamisées en place : jusqu’en 1835, ils gardèrent comme langue officielle le persan, langue de culture et lingua franca de l’Orient musulman ; ils appliquèrent le droit musulman ; ils reconnurent la souveraineté de l’empereur moghol qui trônait à Delhi jusqu’à la révolte des Cipayes (1857-1858). C’est seulement alors qu’ils le remplacèrent par la Reine Victoria (r. 1837-1901) proclamée « impératrice de l’Inde », et qu’ils intensifièrent la « déislamisation » des institutions.

La pénétration de l'Islam en Inde (VIIIè-XIVè siècle) : des marchands et des conquérants

Carte publiée dans l’article de Marc Gaboriau, « L’Islam entre dans le jeu », L’Histoire n° 278 (juillet-août 2003) © L’Histoire / Légendes Cartographie, disponible sur https://www.lhistoire.fr

Une importante communauté musulmane indienne s’était constituée au fil des siècles, selon des processus mal connus, sans doute plus par la conversion de populations locales appartenant à toutes les castes que par l’immigration d’élites venues du Monde arabe, de l’Iran et de l’Asie centrale. L’importance numérique et le rythme d’accroissement de cette communauté ne furent pas connus avant la mise en place des recensements décennaux par les Britanniques dans le dernier tiers du XIXe siècle : la proportion des musulmans à la population totale passa dès lors de 20 % en 1872-1874 à 31,5% (soit 554.132.000 âmes) en 2017. Cette masse représente approximativement un tiers des musulmans du monde, et plus de deux fois et demie la population de l’Indonésie (qui est pourtant considérée comme le plus grand pays musulman) ; elle est répartie à peu près par tiers entre les trois grands États (Inde, Pakistan, Bangladesh), les quatre autres ne pesant guère, comme le montre le tableau suivant  :

Population musulmane du sous continent indien en 2017

D’après Pew Research Center

La majorité des musulmans sont donc concentrés dans la partie septentrionale du sous-continent (Pakistan, nord de l’Inde et Bangladesh), qui constitue le centre de gravité démographique du monde musulman.

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Cette répartition est à la fois la cause et la conséquence de la « Partition », c’est-à-dire de la division de l’Inde coloniale en 1947, au jour de l’indépendance, entre l’Union indienne à majorité hindoue et le Pakistan à majorité musulmane. Cet événement tragique (300 à 500.000 morts, 10 à 15 millions de personnes déplacées) fut un effet pervers non prémédité des réformes démocratiques initiées par le colonisateur à la fin du XIXe : faute de partis politiques bien ancrés, les communautés religieuses devinrent les collèges électoraux. Le processus fut amorcé par l’élite musulmane la plus anglicisée, autour de Sayyid Ahmad Khan (1817-1898), le fondateur de l’université musulmane d’Aligarh. Il fut amplifié en 1909 par la création d’un collège électoral séparé pour les musulmans. Au fil des tensions et des émeutes Muhammad Ali Jinnah (1876-1948) en vint à défendre en 1940, dans son discours en préambule la fameuse « Résolution de Lahore », l’idée que les musulmans et les hindous constituaient non seulement des communautés religieuses différentes, mais des nations distinctes ; en 1947 il obtint, grâce à un vote quasi unanime du collège musulman, qu’au jour de l’indépendance les deux régions à majorité musulmane du sous-continent, au nord-ouest (Pakistan occidental, devenu Pakistan tout court en 1971) et au nord-est (Pakistan oriental, devenu Bangladesh en 1971), soient détachées de l’Union indienne pour former un État indépendant appelé Pakistan. Les minorités religieuses piégées des deux côtés des nouvelles frontières fuirent ou furent chassées en masse, voire massacrées : ce « nettoyage » (le terme est d’époque) a été rapide et quasi-total du côté du Pakistan ; plus étalé et incomplet du côté du Bangladesh. Ces violences constituèrent l’acmé des émeutes meurtrières, dites « communalistes », qui opposent périodiquement hindous et musulmans depuis au moins le XVIIe siècle.

Les musulmans du sous-continent constituent des sociétés hiérarchisées, qui ont leur propre version du système des castes. Ils sont en majorité sunnites : de 80 à 85 % (la proportion exacte des chiites n’étant pas établie). Leur vie religieuse est organisée autour de deux pôles. D’un côté se trouvent les mosquées et les écoles (madrasa) de tous niveaux (depuis l’école coranique de village jusqu’aux « séminaires » réputés comme celui de Deoband) où l’on enseigne la récitation du Coran, l’exégèse et surtout le droit, science reine de l’islam, la théologie étant marginale. L’autre pôle est constitué par les hospices des mystiques ou soufis, avec les tombes des saints qui catalysent la piété populaire, comme le sanctuaire de Nizamuddin dans la banlieue de Delhi.

Entre 1858 et 1914 la communauté sunnite se scinda en quatre courants principaux : face à l’élite moderniste anglicisée rangée sous la bannière d’Aligarh, se développèrent trois écoles traditionnalistes réformées qui s’exprimaient en ourdou (hindi écrit en caractères arabo-persans), et se distinguaient par l’importance décroissante accordée à la mystique et au culte des saints : les Barelwis, les Deobandis et les Ahl-i hadith. En marge de ces quatre écoles se développa la secte messianique hétérodoxe des Ahmadiyya, dont le fondateur, Ghulâm Ahmad (1935-1908), prétendait être le Mahdî, cette sorte de Messie que les musulmans attendent à la fin des temps. Surfant sur l’extension planétaire de l’empire anglais et la croissance des diasporas indiennes, ces quatre mouvements développèrent des branches prosélytes sur l’ensemble du monde : les Ahmadiyya furent les pionniers en ce domaine ; ils ne furent dépassés qu’au milieu du XXe siècle par le mouvement du Tablîgh (littéralement : prédication), qui a été fondé à Delhi par des Deobandis entre les deux guerres et a étendu ses réseaux sur toute la planète après 1947 ; il est aujourd’hui actif jusque dans nos banlieues. L’islam indien est donc désormais mondialisé.

Il a également développé dans l’entre-deux-guerres une branche fondamentaliste politisée, elle aussi mondialisée : la Jamâ`at-i Islâmî fondée par Abû al-A’lâ al-Mawdûdî (1903-1979). Elle a transformé l’islam en une idéologie politique, qui vise à conquérir le pouvoir pour instaurer des « États islamiques », où l’islam soit proclamé religion d’État et les institutions mises en conformité aux normes de cette religion : le Pakistan a été proclamé « république islamique » dès 1956 ; le Bangladesh est sur le point de le devenir. Des « idéologisations » de la religion concurrentes se rencontrent aussi dans l’hindouisme et le bouddhisme : le premier ministre Narendra Modi veut faire de l’Union indienne un État hindou ; l’élite politique du Sri Lanka instrumentalise le bouddhisme pour se maintenir au pouvoir.

 

Pour aller plus loin :

Gaborieau, Marc, 2003, « La partition était-elle inéluctable ? », L’histoire, n° 278, juillet-août 2003, pp. 84-87.

Gaborieau, Marc, 2005, « Un sanctuaire soufi en Inde : le dargâh de Nizamuddin à Delhi », Revue d’histoire des religions, tome 222, fascicule 4, pp. 529-555. 

Gaborieau, Marc, 2007, Un autre Islam. Inde, Pakistan, Bangladesh, Paris, Albin Michel.

Gaborieau, Marc, 2017, “Où sont les musulmans ?” [avec une carte de la répartition des musulmans sur le globe], Les Grands dossiers des Sciences Humaines, Hors-série Histoire n°5 : Les monothéismes des origines à aujourd’hui, décembre 2016-janvier-février 2017, pp. 66-67.

Ingram, Brannon D, 2018, Revival from Below. The Deoband Movement and Global Islam, Oakland, University of California Press.

Lelyveld, David, 1978, Aligarh’s First Generation, Princeton, Princeton University Press.

Matringe, Denis, 2005, Un islam non arabe : horizons indiens et pakistanais, Paris, Téraèdre.

Malik, Jamal, [2008] 2020, Islam in South Asia, Leyden, E. J. Brill. 

Metcalf, Barbara D. (ed.), 2009, Islam in Practice, Princeton, Princeton University Press (Princeton Readings in Religions).

Nasr, Seyyed Vali Reza, 1996, Mawdudi and the Making of Islamic Revivalism, New York, Oxford University Press.

Sanyal, Usha, 1996, Devotional Islam and Politics in British India. Ahmad Riza Khan Barelwi and his Movement, 1870-1920, Delhi, Oxford University Press.