Les débuts de la formation de l’école hanbalite

Abû ʿAbd Allâh Ahmad b. Muhammad Ibn Hanbal al-Shaybânî, mort à Bagdad en 241/855, est certes l’éponyme de la dernière école juridique sunnite, mais aussi l’un des maîtres incontestés de l’école théologique traditionniste. Cette dernière regroupait de nombreux savants religieux qui ne se reconnaissaient ni dans l’asharisme, ni dans le mâturîdisme, les deux principales écoles théologiques sunnites (kalâm) qui s’opposaient alors à l’école muʿtazilite. La formation de l’école juridique hanbalite en tant que telle, ne s’est pas réalisée du vivant de son présumé fondateur, mais elle a pris forme progressivement. La première phase de son développement a eu lieu quelques décennies après sa mort, tandis que la deuxième phase, marquée par l’élaboration des bases juridiques propres à cette école, ne s’est concrétisée qu’environ un siècle plus tard.

Première phase

La première phase du développement de l’école hanbalite débute immédiatement après la mort d’Ibn Hanbal, soit dès le IIIe/Xe siècle. Elle est notamment portée à Bagdad par les œuvres des premiers disciples du maître, en particulier celles de ses deux fils, qui ont réunis, mis par écrit et transmis les avis juridiques (masâʾil) de leur père. Parmi les ouvrages notables, on trouve ceux du fils aîné, Abû al-Fadl Sâlih (m. 266/874), ainsi que ceux du cadet ʿAbd Allâh (m. 290/903). À ces travaux s’ajoutent les compilations élaborées et transmises par les grands disciples d’Ibn Hanbal. Parmi les principaux, par ordre chronologique, figurent : Muhannâ b. Yahyâ al-Shâmî (m. 248/862), Ishâq b. Mansûr al-Kawsaj (m. 251/865-66), Abû Bakr al-Athram (m. 260/875), Abû al-Hasan al-Maymûnî (m. 274/887-888), Abû Dâwud al-Sijistânî (m. 275/888), Abû Bakr al-Marrûdhî (m. 275/888), Harb b. Ismaʿîl al-Kirmânî (m. 280/894) et Abû al-Qâsim al-Baghawî (m. 317/929), pour ne citer que ceux dont les recueils de responsa de l’imam ont été intégralement publiés. Ces œuvres ont rapidement bénéficié d’une large diffusion, du vivant même de leurs auteurs, qui les ont répandues par leurs enseignements auprès de nombreux disciples dans le Moyen et le Proche-Orient.

Un examen attentif de l’histoire de la composition du Musnad, recueil de hadiths établi par Ibn Hanbal, met en lumière le rôle décisif de son fils cadet, ʿAbd Allâh, durant cette première phase de la formation de l’école hanbalite. En plus d’être l’un des compilateurs des avis juridiques et des ʿIlal al-hadith (une branche de la science du hadith qui étudie les défauts dans les traditions transmises) reçus de son père, ʿAbd Allâh fut le seul à transmettre le Musnad, dans lequel il ajouta un nombre considérable de traditions. Il convient de rappeler que le Musnad constitue la principale référence scripturaire d’Ibn Hanbal, qui désignait son propre ouvrage comme étant l’imam, à savoir le guide religieux de la communauté musulmane dans son ensemble : « J’ai rédigé ce livre, disait-il, pour qu’il devienne une référence scripturaire. Ainsi, les gens pourront s’y référer lorsqu’ils seront en désaccord sur la sunna du Prophète. »

Les récits selon lesquels ʿAbd Allâh se serait pleinement engagé dans la recension du Musnad, semblent plus plausibles que ceux qui attribuent exclusivement ce travail à Ibn Hanbal. En effet, ʿAbd Allâh considérait sans doute ses ajouts comme parfaitement légitimes, en raison de leur conformité tant aux critères de transmission en vigueur dans le Musnad qu’à l’enseignement juridique de son père. Aussi contribua-t-il à poser les bases juridiques de l’école hanbalite, à l’instar de son rôle dans la collecte et la compilation des opinions juridiques de son père dans un autre ouvrage. De plus, le Musnad, tel qu’il nous est parvenu avec ses 30 000 hadiths environ, contient également un certain nombre d’adjonctions, difficilement quantifiables, dues à un autre transmetteur, Abû Bakr al-Qatîʿî (m. 368/979), qui a contribué activement à la mise par écrit d’autres œuvres d’Ibn Hanbal.

Deuxième phase :

La deuxième phase, décisive, du développement de l’école hanbalite est le fruit du travail acharné d’un seul homme, Abû Bakr al-Khallâl (m. 311/923). Bien qu’il ne fût pas un disciple direct d’Ibn Hanbal mais plutôt un élève de son disciple, al-Marrûdhî (m. 275/888), al-Khallâl a joué un rôle fondamental. Formé aux sciences religieuses à Bagdad par al-Marrûdhî, il bénéficia aussi de l’enseignement de ʿAbd Allâh, le fils d’Ibn Hanbal. En outre, al-Khallâl eut de nombreux contacts avec d’autres disciples du maître, en parcourant les régions du Moyen-Orient et de l’Iran dans le but précis de les rencontrer. Durant près de trois décennies, il fréquenta plusieurs centaines de savants et disciples d’Ibn Hanbal, entamant ses voyages dès 264/877, soit 22 ans après la mort d’Ibn Hanbal.

Il est légitime de considérer al-Khallâl comme le véritable fondateur de l’école hanbalite pour deux raisons majeures. D’une part, c’est lui qui prit l’initiative non seulement de collecter et de compiler les avis juridiques, théologiques et moraux d’Ibn Hanbal, mais aussi de les mettre par écrit et de les organiser en chapitres (abwâb). D’autre part, al-Khallâl est l’auteur du premier dictionnaire biographique des disciples et des personnes ayant fréquenté ou recueilli les avis juridique d’Ibn Hanbal. Grâce à lui, l’école hanbalite prit une nouvelle forme, celle de la codification juridique. Cependant, cette codification ne mettait pas immédiatement fin au réseau dispersé de disciples hanbalites qui continuaient à diffuser les enseignements de l’imam de manière séparée. En effet, cette forme de transmission continua de coexister un certain temps avec celle, systématisée, qu’avait instaurée al-Ḫallāl, avant d’être finalement intégrée dans cette dernière.

L’ouvrage majeur d’al-Khallâl, qui ne nous est malheureusement parvenu que partiellement, est intitulé al-Jâmiʿ li-ʿulûm Ahmad Ibn Hanbal (Le livre rassemblant les enseignements d’Ahmad Ibn Hanbal). Ce travail, initialement composé de plus d’une vingtaine de volumes totalisant environ 200 tomes, témoigne de l’ampleur de l’entreprise menée par al- Khallâl, ainsi que des ambitions propagandistes qui la sous-tendaient. D’après les sources prosopographiques, al-Khallâl y aborde des thèmes aussi variés que la théologie dogmatique (usûl al-dîn) — en particulier le credo hanbalite — ainsi que la piété, le renoncement (zuhd) et la jurisprudence (fiqh).

En complément de ce Jâmiʿ, al-Khallâl a composé un autre ouvrage fondamental, intitulé Tabaqât ashâb Ibn Hanbal, un répertoire bio-bibliographique des transmetteurs de la doctrine juridique d’Ibn Hanbal. Cet ouvrage constitue le premier dictionnaire exhaustif dédié à une école juridique encore en formation. Il a joué un rôle plus déterminant que celui de son Jâmiʿ dans la structuration de l’école hanbalite, étant concentré davantage sur l’aspect théologique de l’école. En effet, aucune autre école sunnite à cette époque n’avait établi un répertoire de cette envergure. Les dictionnaires bio-bibliographiques des autres écoles, bien qu’elles aient déjà une certaine reconnaissance en raison de leur nombre de disciples, ne verront le jour que bien plus tard, à partir du Ve/XIe siècle, soit deux siècles après celui d’al- Khallâl.

Conclusion

La diffusion des avis juridiques d’Ibn Hanbal, tant de son vivant qu’après sa disparition, par ses disciples, puis par ceux de la génération suivantes, principalement à travers l’ouvrage al-Jâmiʿ d’al-Khallâl, a constitué l’acte fondateur de l’école hanbalite, celui par lequel celle-ci eut sa place parmi les autres écoles juridiques sunnites déjà établies. Il convient de souligner que le répertoire des hanbalites englobe non seulement les partisans du dogme théologique hanbalite, mais aussi ceux qui y adhéraient bien avant que l’école juridique hanbalite ne soit pleinement formalisée. Cette spécificité a fait de l’école hanbalite la seule à se soucier dès ses premières étapes, d’identifier ses partisans et de renforcer leur nombre, bien avant que la majorité des juristes sunnites ne reconnaissent l’école comme une entité juridique à part entière.

En examinant de près les thématiques abordées dans ces deux ouvrages fondateurs (le Jâmiʿ et le répertoire) du hanbalisme, il apparaît que l’accent est mis davantage sur les doctrines théologiques que sur les aspects juridiques de l’école. C’est à ces doctrines théologiques que l’on doit en grande partie le succès populaire de l’école, notamment à Bagdad. Il ne serait donc pas exagéré d’affirmer que l’adhésion de nombreux croyants à ces doctrines traditionnistes a été en grande partie facilitée par la résistance sereine et déterminée d’Ibn Hanbal face à l’inquisition (mihna) muʿtazilite, imposée par le calife al-Maʾmûn (r. 813-833).

Pour aller plus loin : 

Melchert, Christopher, Ahmad ibn Hanbal, Oxford, Oneworld, 2006.

Melchert, Christopher, « The Musnad of Aḥmad ibn Ḥanbal. How It Was Composed and What Distinguishes It from the Six Books », Der Islam, 82 (2005), p. 32-51.

Daaïf, Lahcen, « Dévots et Renonçants : L’autre Catégorie de Forgeurs de Hadiths », Arabica, 57 (2010), p. 201-250.

Laoust, Henri,  « Le hanbalisme sous le califat de Bagdad (241/855-656/1258) », Le pluralisme dans l’Islam, Paris, P. Geuthner, 1983 = Revue des Etudes islamiques, 27 (1959), p. 67-128.

 

 

 

Référence électronique

Lahcen Daaif, Les débuts de la formation de l’école hanbalite, publié le 05/02/2026
https://comprendrelislam.fr/religion-et-politique/les-debuts-de-la-formation-de-lecole-hanbalite/